CANCER DU SEIN ET ANTITRANSPIRANTS :
HISTOIRE D'UNE POLÉMIQUE NON FONDÉE AUTOUR DE PRATIQUES D'HYGIÈNE COURANTES
D'après les propos du Docteur Elisabeth Luporsi (Responsable de l'unité de recherche clinique et de biostatistiques - Centre Alexis Vautrin - Nancy) lors d'une présentation réalisée pour les membres de la Société Française de Gynécologie, le lundi 11 décembre 2006
La peur du cancer du sein alimente et fait vivre les rumeurs.
Le cancer du sein touche aujourd'hui en France près d'une femme sur dix. Cancer le plus fréquent chez la femme, il est également la première cause de décès par cancer dans ce même sexe avec une mortalité prématurée importante, puisqu'elle a concerné 4 354 femmes âgées de moins de 65 ans durant l'année 2000 (1). Ces chiffres font du cancer du sein aujourd'hui, un véritable problème de Santé Publique, susceptible de toucher un grand nombre de personnes ou leurs proches à un moment de vie donné.
L'inquiétude générée par ce fléau oncologique dont les principaux risques semblent non maîtrisables (âge, sexe) peut certainement expliquer le fait d'avoir cherché à désigner un " coupable " plus facile à " combattre ".
Initialement colportée via Internet à travers un mail signé par Gabriela Casanova Larrosa, professeur au Département de Biologie Cellulaire de la Faculté de Sciences de la République Orientale d'Uruguay, la rumeur selon laquelle l'utilisation des anti-transpirants serait un facteur de risque du cancer du sein s'est répandue et amplifiée grâce au relais des medias. Les " coupables " présumés pourraient être les sels d'aluminium (et/ou les parabens) entrant dans la composition des anti-transpirants. Cette rumeur s'est vue parallèlement confortée par plusieurs études publiées dans des revues scientifiques. Si le professeur Larrosa en personne, a démenti être à l'origine de l'information initiale, il est cependant permis de s'interroger sur la fiabilité des sources prétendues scientifiques, venues corroborer cette hypothèse ? Le cancer féminin le plus fréquent pourrait-il donc être lié à certaines pratiques d'hygiènes actuelles particulièrement répandu dans nos sociétés occidentales… ?
En faveur de cette hypothèse, des données peu rigoureuses.
Fortes du constat d'une haute incidence de cancer du sein dans le quadran supéro-externe, proche de la surface habituelle d'application des déodorants et/ou anti-transpirants (2), plusieurs équipes scientifiques ont effectivement cherché à établir un lien possible entre antitranspirants et cancer du sein.
En 2003, à partir de l'étude rétrospective de 437 femmes ayant survécu à un cancer du sein, l'équipe américaine du Docteur Mc Grath(3) réussit à conclure que la fréquence et l'usage prématuré d'anti-transpirants en association au rasage des aisselles sont associé au diagnostic prématuré de cancer du sein. Cette étude ne permet cependant pas d'identifier des composants potentiellement responsables.
Quelques semaines plus tard, une équipe anglaise dirigée par le Pr Darbre(4) révèle la présence, dans 20 échantillons issus de tumeurs mammaires, de conservateurs utilisés dans les déodorants et anti-transpirants : les parabens. Ces résultats discutés par Harvey PW dans une nouvelle publication suggèrent que les parabens, dotés d'un rôle estrogénique, dont l'impact sur la croissance et le développement de la majorité des cancers du sein est connu, pourraient contribuer à l'incidence actuelle du cancer du sein.
Les communautés scientifiques de gynécologues et oncologues expriment des doutes.
La méthodologie et l'interprétation de ces résultats, fondement de la rumeur circulante, sont contestées par l'ensemble de la communauté scientifique internationale. En effet, l'étude publiée par l'équipe du professeur Mc Grath(3) souffre sans aucun doute de l'absence d'un groupe témoin constitué de femmes en bonne santé. De façon tout à fait objective, la comparaison de groupes de jeunes utilisatrices de déodorant versus des femmes plus âgées non utilisatrices traduit simplement l'habitude qu'ont les femmes plus jeunes d'être utilisatrices de déodorant. En aucun cas, elle ne permet d'établir un lien de causalité entre l'utilisation des antitranspirants et l'incidence du cancer du sein. Peut-être serait-on surpris en étudiant plus précisément les habitudes de vie de ces mêmes femmes de découvrir d'autres habitudes communes telles que l'utilisation du lave vaisselle, la lecture hebdomadaire de l'horoscope… Conclurait-on pour autant que ces habitudes de vie peuvent être tenues pour responsables de l'incidence du cancer du sein ?
Par ailleurs, le faible nombre de tumeurs étudiées par l'équipe anglaise du Pr Darbre (4) et l'absence de notion d'utilisation de déodorant chez les patientes ayant fait l'objet de prélèvements rendent là encore la conclusion de l'étude peu crédible. Il n'existe d'ailleurs aucune preuve que les parabens retrouvés dans les échantillons tumoraux soient originaires d'antitranspirants, les parabens étant très communément utilisés non seulement en cosmétique mais aussi dans l'alimentaire, la pharmacie ou l'hygiène. Le professeur Darbre et son équipe, eux-mêmes, affirment en 2006 " il n'y aurait aucun doute sur le fait que la poitrine soit exposée à une panoplie de produits chimiques " œstrogéniques " issus de sources environnementales, mais, à ce jour, aucun lien entre la présence de ces composés et le développement du cancer du sein n'a pu être établi, faute d'études. " En réalité, nul ne sait si le faible effet estrogénique des parabens observé dans des conditions expérimentales se reproduit au niveau clinique dans l'espèce humaine.
La seule étude menée avec rigueur sur le plan méthodologique infirme tout lien entre utilisation d'anti-transpirants et cancer du sein (5).
Une importante étude publiée par le Journal of the National Cancer en 2002 a étudié une population de 1600 femmes (813 cancers du sein, 793 témoins indemnes) dans laquelle 90 % des sujets inclus utilisaient du déodorant. Le risque de cancer du sein n'a augmenté ni lors d'utilisation de déodorant ou d'anti-transpirant, ni lorsque cette pratique était associée au rasage, ni lorsque ces produits étaient appliqués moins d'une heure après le rasage (5). Alors, est-ce que la plus grande fréquence de cancer du sein dans le quadrant supéro-externe des seins ne serait pas simplement liée à la plus grande quantité de tissu mammaire dans ce quadrant ? (2)
L'Afssaps et les autorités sanitaires prennent position.
Les parabens sont présents dans environ 80 % des produits cosmétiques en raison de leur efficacité antimicrobienne et de leur relative innocuité. La plupart des études de toxicité générale réalisées sur différentes espèces animales ont permis de montrer l'absence d'effets toxiques, génotoxiques, cancérogènes, et tératogènes de ces composés. Par ailleurs, en raison de leur hydrolyse dans l'organisme, ils ne sont pas susceptibles de s'accumuler dans les tissus. Au vu de l'ensemble des données disponibles et des conclusions de comités d'experts de la Commission Européenne, la commission de cosmétologie du 29 septembre 2005 s'est prononcée favorablement à la poursuite de l'utilisation, aux conditions prévues par la réglementation actuelle, de la plupart des parabens les plus couramment utilisés (7).
A ce jour, malgré une expertise approfondie de l'ensemble des données disponibles, la nocivité de l'aluminium présent dans les anti-transpirants n'a pas été confirmée incitant ainsi les experts de la commission de cosmétologie du 16 décembre 2004 à se prononcer en faveur de l'innocuité des produits cosmétiques contenant de l'aluminium. Cependant, le passage transcutané de l'aluminium, bien qu'il soit faible, est avéré, les experts ont donc estimé indispensable la réalisation d'une étude de pénétration cutanée de l'aluminium selon les lignes directrices actuelles. (8)
A ce jour, les autorités sanitaires et les experts scientifiques ayant travaillé sur le sujet, sont au moins d'accord pour dire que rien ne prouve qu'il existe un risque, mais qu'il est nécessaire de poursuivre les investigations (2-4, 6).
Pour en savoir plus
Pourquoi utilise t-on des parabens dans les cosmétiques ?
Les esters de l'acide para-hydroxybenzoïque (esters de méthyle, éthyle, propyle, butyle ou benzyle) ou parabens, sont utilisés comme conservateurs dans des aliments, des produits cosmétiques (hors déodorants) et dans 1 096 spécialités pharmaceutiques.
Les parabens ont un large spectre d'activité sur les bactéries, les levures, les moisissures, et les champignons. Ils sont efficaces à de faibles concentrations et les mélanges de parabens ont un effet synergique. Ils sont facilement hydrolysables par des enzymes non spécifiques. Les possibilités de substitution des parabens par d'autres conservateurs sont limitées, car de nombreux autres conservateurs ne sont pas aussi efficaces, et ne présentent pas une aussi bonne tolérance et autant de données de sécurité.
Pourquoi utilise-t-on des sels d'aluminium dans les anti-transpirants ?
En se dissolvant dans la sueur, les sels d'aluminium (chlorohydrate d'aluminium, le plus souvent), produisent une fine pellicule sur la peau qui réduit temporairement la transpiration au niveau des aisselles, sans altérer l'écoulement de sueur du corps, puisque les aisselles ne représentent qu'1 % de la surface de la peau.
En raison de son intérêt technologique, la substitution de l'aluminium dans les produits cosmétiques n'est pas envisageable actuellement.
Un facteur de risque de cancer du sein...
- ce n'est pas uniquement la présence plus fréquente d'un élément dans l'environnement (exemple anti-transpirant) associé à une présence accrue de cancer.
- cela peut être :
- la présence plus fréquente d'un cancer dans une population exposée à un facteur influençant la pathogénie du cancer (sexe féminin, imprégnation hormonale estrogénique…)
- ou l'existence d'un facteur de risque inné (génétique) qui explique une apparition " plus précoce " du cancer (Mutation génétique BRCA1, BRCA2)
Sources bibliographiques :
(1)Trétarre B, Guizard AV, Fontaine D, et al. Cancer du sein chez la femme : incidence et mortalité, France 2000. BEH 2004;44:209-10
(2) Lorette G. Parabens in cosmetics: something to worry about? Presse Med. 2006 Feb; 35(2 Pt 1):187-8.
(3) McGrath KG. An earlier age of breast cancer diagnosis related to more frequent use of antiperspirants/deodorants and underarm shaving. Eur J Cancer Prev. 2003 Dec;12(6):479-85.
(4) Harvey PW, Everett DJ. Significance of the detection of esters of p-hydroxybenzoic acid (parabens) in human breast tumours. J Appl Toxicol. 2004 Jan-Feb;24(1):1-4.
(5) Gikas PD, Mansfield L, Mokbel K. Do underarm cosmetics cause breast cancer? Int J Fertil Womens Med. 2004 Sep-Oct;49(5):212-4.
(6) Mirick DK, Davis S, Thomas DB. Antiperspirant Use and the Risk of Breast Cancer. J Natl Cancer Inst. 2002 Oct 16; 94(20):1578-80.
(7) Afssaps. Evaluation du risque lié à l'utilisation des parabens dans les produits cosmétiques. Vigilance décembre 2005; Bulletin n°30:3.
(8) Afssaps. Evaluation du risque lié à l'utilisation des aluminiums dans les produits cosmétiques. Vigilance février 2006; Bulletin n°31:3.


